Le recours aux forêts

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Un petit bijou d’architecture sauvage

dimanche 22 février 2009, par Dana

Gilbert, le menuisier aux mains de fées, dixit ma soeur, s’est aménagé sur les contreforts de la montagne ariégeoise un endroit pour vivre, au milieu des terres qu’il possède. On y accède par un sentier ardu, par les sous-bois. S’y élève un petit bijou d’architecture sauvage, tout en bois et baies vitrées, qu’il a bâti de ses mains, un chalet à douze faces, donnant au sud sur la vallée. C’est ici qu’il envisage de vivre désormais.

A écouter en lisant :

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Vent de nuit
© ressources.org, real productions
Sons : Jean-Philippe Chalte & Robin Hunzinger

Benjamin, depuis qu’il souffre d’une sclérose en plaques, s’est retiré dans la campagne quelque part en Poitou. Dissimulée à l’abri d’un lourd bosquet d’arbres et de ronces, et d’un chemin boueux louvoyant à travers les près, sa maison au toit plat, sur lequel poussent des plants de cannabis destinés à adoucir les douleurs, figure un refuge pour les jours à venir, confortable tandis que le bois qui la porte craque et vieillit paisiblement.

On trouve ainsi dans la montagne de Margeride quelques cabanes isolées, souvent en ruines, qui furent habitées autrefois par des hommes solitaires, des bergers probablement, ou bien des ermites volontaires. Les cartes topographiques marquent encore le souvenir de ceux qui vécurent là, Bazanioux, Fouant, Chazotte, peut-être, mais avec le temps les noms s’émancipent des choses qu’ils signifient, et nous ne savons plus s’ils désignent cette cabane, cette clairière, cet affleurement de granit ou la source d’un ruisseau déferlant jusqu’à la plaine.

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Une des passions de l’immense écrivain allemand Arno Schmidt fut l’étude des cartes d’état-major, et surtout, l’exploration des territoires portés sur la carte et des lieux. Souvenez-vous la cabane redécouverte dans Scènes de la vie d’un faune - qu’un déserteur aurait élu pour refuge autrefois, qui servira à son tour de refuge pour le /héros\, et d’abri pour de délicieux ébats érotiques au milieu des flammes - ou bien, dans le monde dévasté par la guerre nucléaire de Miroirs Noirs, comment il prend soin d’établir sa demeure au milieu des genévriers, à l’écart des villes en ruines malgré tout.

La compagnie des arbres, du vent, des bêtes de la forêt, et les lieux à part, flottant libres par delà les signifiés, propices à l’imaginaire et donc à l’installation : voici l’étang de Walden aux berges duquel Thoreau établit sa demeure, s’inscrivant à la terre même du pays et pour ainsi dire à son tour dans la langue - Walden deviendra l’étang où vécut ce philosophe excentrique - vivant au rythme des lunes et des neiges et des débordements des eaux. Je songe à Malcom Lowry aussi, dont la cabane au bord de l’eau subit un funeste destin - brûlée ainsi que le premier manuscrit d’Under the Volcano.

On peut se contenter de bâtir en métaphore pour ainsi dire sa propre maison, comme on peut se contenter de contempler les cartes de topographie : quand je vivais adolescent dans cette ville crasseuse, durant les interminables heures passées à écouter des enseignants ennuyeux au-delà de tout, je glissais sur ma table d’étude une carte de géographie, et m’y perdait longuement, rêvassant tout le jour - être ailleurs qu’ici.

Hier en Margeride, marchant vers la croix de la Paille, je cherchais un lieu suffisamment retiré, mais agréable, pour y construire une cabane. Là, une source un peu timide - car il faudra s’abreuver comme les chevreuils et les biches -, d’épais sous-bois - demeurer à l’abri des regards, quelques chasseurs ne manquant pas de s’aventurer par ici -, une roche saillante surplombant un pré à brebis - observer les environs, disposer d’une vue d’ensemble, on n’est jamais trop prudent, surveiller les alentours comme les marmottes qui font le guet à tour de rôle.

Établir un territoire autonome -déclarer “son” indépendance. Il y en a pour qui la métaphore ne suffit pas - peut-être sont-ils idiots de prendre cela au pied de la lettre, incapables de se contenter d’une maison intérieure, peut-être est-ce dans la mesure où ils ne sont pas nés quelque part, ils sont condamnés à chercher a place to come to (pour reprendre le titre du livre de Robert Penn Warren)- et éventuellement où habiter, s’enraciner à même une terre (au sein d’une terre-mère) . Et faut-il leur reprocher un contemptus mundi (le mépris du monde, auquel Pierre de Celles consacrât un traité fameux) ou bien au contraire d’un amour de la vie - ou bien le mépris du monde et des mondanités n’est-il que l’expression d’un amour de la vie archaïque, enfantin, d’une capacité à jouir de si peu - une brise inattendue qui vous rafraîchit les joues, un chantonnement d’oiseau au petit matin, les traces d’un renard dans la neige ?

Car habiter en poète et renoncer aux mondanités, bien que moqué chez la plupart des hommes, occupés à leurs affaires, demeure toutefois, au moins dans l’esprit, une consolation pour certains d’entre eux.

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