Le recours aux forêts

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Jack London

2002, par Le recours aux forêts

Grand écrivain qui n’a pas la réputation qu’il mérite. A redécouvrir. Auteur de romans d’aventures plutôt que de récits de voyages, il semble que London a néanmoins sa place dans ce dossier. La remarquable entreprise des éditions Phébus (collection de poche Libretto), qui republie les livres de London dans des traductions revues et corrigées, donne l’occasion de se replonger dans cette oeuvre trop longtemps négligée. Des montagnes mystérieuses au Grand nord, London propose un vrai recours aux forêts.

Le Fils du loup

Prenez une carte, ou un atlas. Au nord-ouest de l’Amérique du nord, au nord de Edmonton, cherchez la Yukon River, la ville de Dawson, le plateau du Klondike. Vous y êtes. Vous êtes dans le "Silence blanc", l’un des sortilège de la nature pour convaincre l’homme qu’il est mortel. Vous êtes dans le "pays lointain", là où l’on doit "faire table rase des enseignements reçus jusqu’alors, pour se plier aux coutumes de cette contrée neuve pour nous." Le pays est rude, la nature est sauvage. La nuit dure plusieurs mois. Les distances sont énormes. Les chemins de glace. Les chiens de traîneaux sont affamés. La fortune est incertaine. Mais on peut s’allier la nature, composer, faire avec. Avec l’homme c’est rarement possible. "La vraie difficulté surgira lorsqu’il devra non seulement se plier à toutes ces conditions, mais encore s’adapter au caractère de ses compagnons." Pourtant, là comme ailleurs, on vit, on communique, on s’aime.

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Le Fils du loup (c’est ainsi que les peuplades du Nord-ouest américain appelaient l’homme blanc) est le premier livre de Jack London, publié en 1900. Il relate, au travers de récits prenants, la ruée vers l’or qui, en 1897, poussa nombre d’américains vers le Grand Nord, au Klondike ; récits de leurs vies solitaires ou en communautés, de leurs rivalités face à la fortune qui paraissait à portée de main, de leurs ruses, de leurs violences, de leurs échecs, pour la plupart. Des récits d’aventure non aseptisés. "Les traîneaux chantaient leur éternelle lamentation, les harnais des chiens craquaient, les cloches des chiens de tête tintaient ; mais hommes et chiens étaient fatigués et nul ne faisait entendre le moindre son, car une épaisse couche de neige récemment tombée rendait la piste plus pénible à parcourir." Les premières lignes de Le Silence Blanc : "Carmen ne tiendra pas plus de deux jours. Mason cracha un morceau de glace et regarda d’un air désolé le pauvre animal. Puis il porta à sa bouche l’une des pattes du chien et se mit à briser avec les dents la glace qui s’était formée entre les orteils de la malheureuse bête et la blessait cruellement."

(Éditions Phébus, collection Libretto n° 51)

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La Route (les Vagabonds du rail)

"Tout cela s’appelait l’aventure. Parfait ! Je tâterai, moi aussi, de cette vie-là." Publié en 1907, ce recueil de récits décrit les exploits d’un London alors âgé de 18 ans, alors qu’il s’était mêlé aux clochards, mendiants, hobos, miséreux et vagabonds en tous genres qui sillonnaient les États-Unis. Brûler le dur, ou l’art de voyager sans billet. C’est l’occupation principale de London, le hobo. Prendre le train et aller de ville en ville. Mais pas comme tout le monde. Ce qui n’est pas sans danger : "le dessus des compartiments à voyageurs n’est point conçu pour s’y promener à minuit." Et il n’y a pas non plus d’argent pour manger. Seule ressource, faire la manche, comme on dit aujourd’hui. Alors, dans les villes le vagabond doit inventer en permanence. "Le succès du mendiant dépend de son habileté de conteur." Il faut inventer des frères et des soeurs. Des histoires. Jusqu’au succès : un peu d’argent, ou un peu de nourriture. Le summum étant le "gueuleton assis", autrement dit une invitation à manger avec ses hôtes autour d’une vraie table. Ce qui n’est pas toujours sans douleurs. Un jour on offre des œufs à la coque et quelques morceaux de pain à y tremper. "Leurs mouillettes ! Elles disparaissent à vue d’oeil. Je n’en faisais guère qu’une bouchée. Si vous saviez comme il est fastidieux de reprendre continuellement ces menues tranches de pain quand on a une faim de loup !" Dans les villes riches ce sont vers les pauvres que les vagabonds se tournent. Ils constituent "l’extrême ressource des vagabonds affamés. On peut toujours compter sur eux : jamais ils ne repoussent le mendiant." Mais pourquoi cette vie ? "Le plus grand charme de la vie de vagabond est, peut-être, l’absence de monotonie (...) l’inattendu bondit des buissons à chaque tournant. Le vagabond ne sait jamais ce qui va se produire à l’instant suivant : voilà pourquoi il ne songe qu’au moment présent." D’autre part, en troquant, en négociant, en volant, "nous ne faisions que songer nos supérieurs, qui, sur une grande échelle, et sous le respectable déguisement de négociants, de banquiers et de magnats d’industries, emploient les mêmes ruses que les nôtres." Mais en ce temps-là l’art du vagabondage n’est pas de tout repos. Il peut conduire en prison, ou à la mort. Les gardiens de l’ordre veillent. Il faut lire l’histoire ahurissante de l’armée du général Kelly, une troupe de deux mille chômeurs en marche. Il faut lire ces récits, prendre son cas et partir.Les premières lignes de Confession : "Quelque part dans l’État du Nevada, il existe une femme à qui j’ai menti sans vergogne pendant deux heures d’affilée. Je ne cherche point ici à lui faire mes excuses, loin de là !"

(Éditions Phébus, collection Libretto n° 62)

Les Enfants du froid

Je n’avais pas ce souvenir de London. Je n’avais peut-être jamais lu ces nouvelles. On bien je ne les avaient pas lues comme ça. J’ai le souvenir d’aventures somme toute assez douces, même si elles se déroulaient, je crois, dans le Grand Nord. Mais la neige, les chiens, les traîneaux, les ours, étaient les accessoires d’un décor sans risque (ou si peu) ; la vie ressemblait à un film d’action, et tout finissait bien. London ce n’est pas ça. Les Enfants du froid est un recueil d’histoires terrifiantes. Il y a du sang sur la neige. C’est la loi de la vie, vue par les indiens du Klondike, racontée par London qui y fit un séjour pour quelques grammes d’or. La loi de la vie. Les paysages du nord ont leur charme. Mais à condition de ne pas les quitter. Mésaventure qui arriva à Nam-Bok le hâbleur. Un jour son canoë dériva, et il se retrouva dans un autre monde. Quand il revint après une longue absence, "il promena les yeux sur cette scène, mais elle n’offrait pas le charme que ses souvenirs lui avaient promis. Pendant toutes ses années de voyage, il l’avait embellie dans ses rêves, et maintenant il se trouvait déçu en face de la réalité. L’existence simple et morne de ces gens, pensait-il, n’était nullement comparable à celle dont il avait pris l’habitude." Il va raconter ce qu’il a vu et vécu. A ces utilisateurs de pirogues il va tenter d’expliquer "l’énorme canoë", en traçant des mats et des voiles sur le sable ; d’autres maisons, "plus grande à elle seule que toutes les maisons bâties par nous et nos pères avant nous." Il s’adresse à son peuple, à sa famille, à sa mère. Mais personne n’entend. "Cela n’est pas dans l’ordre des choses." Ou bien "non, nous ne comprenons pas, nous ne pouvons pas comprendre." Autre monde, autres murs. Quasiment chassé, Nam-Bok n’a pas d’autre choix que de repartir. En prenant place sur un canoë, comme bien des années plus tôt. Mais volontairement, cette fois. Sa mère hésitera un instant à monter avec lui dans la frêle embarcation. Et finalement, sous le poids dans ans et des traditions, renoncera. "Je suis âgée, Nam-Bok, et bientôt je passerai parmi les ombres. Mais je ne désire pas m’en aller avant mon heure. Je suis vieille, Nam-Bok, et j’ai peur. Un rayon de lumière, déchirant les ténèbres, enveloppe l’homme et le bateau d’une gloire de pourpre et d’or. Alors, tous les pêcheurs se turent, et on n’entendit plus que le mugissement du vent de terre et les cris des mouettes qui volaient bas dans l’air." J’en ai peut-être un peu trop dit de cette nouvelle. Mais il reste les autres. Aussi dures, aussi loin de nos habitudes. Comme "Dans les forêts du Nord ", qui narre une coutume aussi glaciale qu’inhumaine. Ou " La ligue des vieux, "la meilleure nouvelle que j’aie jamais écrite", dira London. Un grand livre, d’un immense écrivain. Les premières lignes de Dans les forêts du Nord : "Après une marche exténuante en plein coeur des Solitudes, une fois dépassés les derniers bois rabougris et les dernières broussailles, on pourrait croire que le Nord, dans sa ladrerie, a renié la terre, si on ne découvrait tout à coup d’immenses horizons de forêts et d’étendues souriantes. Ce bout du monde commence à peine à être connu ; de temps à autre des explorateurs y sont allé, mais jamais ils ne sont revenus raconter ce qu’ils y avaient vu."

(Éditions Phébus 1999, collection Libretto)

A propos du nord

Le 25 juillet 1897, Jack London, âgé de 21 ans, quittait Oakland, en Californie, et s’embarquait sur le Umatilla pour le Klondike, cette région du Grand Nord partagée entre le Canada et la province américaine d’Alaska. C’était la Ruée vers l’or et Jack allait découvrir là le sens de sa vie. L’Amérique des années 1890 faisait face à une grave crise économique avec licenciements, grèves et manifestations. On s’aperçut que la mythique "frontière", à l’ouest, avait disparu. Il n’y avait désormais plus de Far West. "Johnny" London avait passé son enfance au travail et son adolescence avec les voyous de la baie de San Francisco, pillant les parcs à huîtres, vagabondant le long des voies de chemin de fer. Il avait connu les usines, les salaires de dix cents de l’heure, et le métier de marin. Mais en cet été 1897, le 14 juillet, le monde avait basculé. 40 aventuriers étaient rentrés d’Alaska à San Francisco sur l’Excelsior. La furie de la Ruée vers l’or fut violente. Même le maire de Seattle démissionna sur le champ pour partir, cependant que le Seattle Post Intelligencer faisait sa une avec ce titre : "La Prospérité est là". Mais il fallait franchir des montagnes, construire des bateaux ou des radeaux qui descendaient de lac en lac, franchissant les rapides. Enfin, après des efforts inouïs, alors que la glace commençait à tout saisir, c’était l’arrivée au Klondike. Pourtant, un an plus tard seulement, London notait qu’un touriste pouvait désormais se rendre au Klondike, avec un vapeur et un train, sans jamais salir ses chaussures de civilisé. Dans cette région, London trouva deux grands thèmes : la conduite des hommes et la beauté terrible de la nature. S’il est vrai que le sens de la solidarité éclaire toute son oeuvre, lui qui fut un écrivain "socialiste", sa force vint au départ de son observation des hommes et de la nature pendant la ruée vers l’or, en particulier quand il découvrit la culture des Indiens du Nord-Ouest américain. Il sut aussi trouver une dimension épique à la transposition littéraire de son expérience, avec des aventuriers semblables à Ulysse, cherchant un lieu qui toujours échappait. London trouva dans l’écriture ce lieu mythique et sa géographie imaginaire. De là sont nés deux grands livres, L’appel de la forêt et Croc Blanc, qui explorent ces deux faces du monde que sont la nature et la civilisation, les liens et les contradictions entre l’une et l’autre.

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